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Archives Mensuelles: avril 2011

Entre fiction et réalité, Anaid Demir nous plonge le temps d’un roman aux côtés de Jean-Michel et de ses dernières heures d’existence.

En reprenant des faits bien connus sur l’artiste – son ascension fulgurante sur le marché de l’art, son addiction aux drogues, son amitié avec Warhol, la non-acceptation de sa mort, son goût pour le Brooklyn Museum, son histoire familiale, l’accident de voiture dont il a été victime enfant, sa relation avec Madonna etc. – l’auteure imagine ce qu’aurait pu faire Jean-Michel dans ce new-york caniculaire de l’été 88, avant de succomber à son dernier fix d’héroïne qui lui sera fatal.

"L’amour, la dope, la peinture. Rien d’autre. Same old shit. Le même plaisir. Tour cela rapproche de la mort."

Au fil des pages, le récit s’envole et l’on ne parvient plus à démêler le faux du vrai (les plus avertis auront tout de même une petite idée sur la question) mais qu’importe ! On se surprend ainsi à être le témoin de scènes loufoques comme celles où l’on retrouve la mère de Basquiat dans une discussion posthume avec Warhol à la Fabric, Basquiat détruisant dans une performance inouïe de fausses toiles peintes en son nom dans une galerie new-yorkaise, Basquiat s’entretenant avec Madonna (alias Louise Veronica Ciccone) sur sa future cure de désintoxication ou encore Basquiat projetant une soirée avec Keth Haring avec concert de Michael Jackson à la clé.

On se prend d’ailleurs au jeu et on a même envie de croire un instant (bien que ce soit impossible) que Jean-Michel n’y passera pas, qu’il ira retrouver Jennifer son amour perdu, s’envolera pour Abidjan en Côte d’Ivoire et guérira de l’enfer de la drogue grâce aux actions salvatrices des guérisseurs senoufos au coeur de ses racines.

Malheureusement, Jean-Michel a signé son arrêt de mort à l’aube de sa vraie vie d’adulte.

"Les médecins concluront dans quelques jours à une mort par intoxication due à une prise massive de drogues à base d’opiacées et de cocaine. Il serait plus simple de dire : overdose. Sans entrer dans les détails. Le premier artiste noir à entrer au panthéon artistique des Blancs est décédé à l’âge de vingt-sept ans d’une overdose. Comme Jimi Hendrix, Jim Morrison, Janis Joplin. Et comme Rimbaud, comme James Dean et bine d’autres, il a gagné la jeunesse éternelle avant d’atteindre ses trente ans. En moins d’une dizaine d’années et une production abondante, le petit prince de Brooklyn a marqué son époque."

Ah, hélas,  quand je pense que J-C de Castelbajac a eu la chance de le rencontrer, j’en reste de marbre… La couverture avec le visage de Jean-Michel est d’ailleurs dessinée de la main du créateur (comme pour cet autre livre intitulé Bordel, présent ci-dessous). Un bel hommage pour cette figure de la mode qui n’a jamais cessé de s’intéresser à l’art et à la vie des artistes.

Pour compléter votre lecture

Ouvrage collectif où une vingtaine d’auteurs imaginent des histoires plus loufoques les unes que les autres autour de Jean-Michel.

Certaines se détachent du lot :

-Le cimetière de mes globules rouges où Roxane Duru revient sur l’accident de Jean-Michel survenu à ses sept ans et le cadeau que lui fait sa mère Mathilde, le "Henry’s Gray’s anatomy of the human body" à l’origine d’une grande partie de son inspiration dans ses futures peintures.

"Alors, j’ai commencé à reproduire à l’identique ces gros crânes perforés, ces artères grandiloquentes, ces veines intercostales infinies, ces ramifications succintes entre les reins, le gros intestin puis le moyen, le tube digestif à moitié tronqué, des aortes sanguinolentes, des trachées de travers, des tibias fracassés, des ligaments en étoile de mer. J’ai appris que l’être humain était réductible. J’ai appris que nous étions que des corps encombrants et que pour s’en débarasser une bonne fois pour toute, la chirurgie possédait des méthodes très efficaces. Je retrace avec application chaque ligne de cet imagier fantastique".

-Ma vie avec Louis Lanher et Jean-Michel Basquiat de Adeline Grais-Cernea qui relate avec ironie l’histoire d’une jeune dame de cantine par défaut qui via son colocataire, rencontre Jean-Michel installé temporairement sous son toit. La fin est particulièrement cocase, je n’en dirais pas plus :-)

D’autres sont clairement sans intérêt.

-Jean-Michel Basquiat dans Sucrette Story de Thomas Lélu. Récit sous forme de pièce de théâtre à l’humour décalé, à la limite du vulgaire…

HOMMAGE DE JOHNNY DEPP (traduction Virginie Despentes)

"Certaines de ses oeuvres me tuent et d’autres ne me font absolument aucun effet. Mais une fois que tu es touché, tu peux soit être dévoré par une espèce de quiétude intérieure, soit te retrouver plié en deux d’un fou rire énorme et douloureux. Car quels que soient l’honnêteté, l’histoire ou le vécu qui jaillissent à travers ses dessins, peintures, objets, écrits ou autres… son sens de l’humour est assassin.Jusque dans son travail le plus poignant, son diabolique sens de l’absurde éructe, sans aucun filtre. Tout comme ses déceptions sincères concernant l’humanité, ou les espoirs qu’elle lui inspirait.

Les symboles forts qui viennent à l’esprit : la couronne, l’auréole d’épines, les portraits écorchés, les organes vitaux pulsant le sang bleu dans les veines, ou les organes vidés de toute vie, ses héros d’enfance Hank Aaron et Charlie Parker, etc. sanctifiés pour l’éternité, l’hommage à ses ancêtres, références incessantes à son enfance…  Il s’est ouvert, comme on ouvre une boîte de sardines, pour que nous puissions tous venir y picorer, alors qu’en réalité c’est lui qui nous dévore. Il n’a jamais été capable de dissimuler ni ses émotions ni ses influences. Il reconnaissait publiquement celles de Cy Twombly, Picasso, les assemblages de mots de William Burroughs et de Brion Gysin, Andy Warhol, Léonard de Vinci, le be-bop, les émissions de télé ou les dessins animés. Il pouvait même trouver l’inspiration dans les dessins des enfants de ses amis. Ses assauts chaotiques prenaient source dans le réservoir infini d’une culture américaine dans laquelle il se noyait presque, et pour laquelle il avait une compréhension profonde, mêlée à une intense confusion.

Quand on observe son travail, il est difficile de ne pas remarquer le soin presque pervers apporté au moindre détail brut, une sensation de concentration précisément distraite. Aussi crue soit l’image, aussi rapide semble l’exécution, les moindres trait, ligne, rature, goutte, empreinte de pied, de doigt, mot, lettre, déchirure et imperfection sont là uniquement parce qu’il a permis qu’ils soient là.

Chaque fois que je regarde ses peintures ou dessins, ils prennent vie sous mes yeux ; et si Jean-Michel Basquiat était resté dans le coin un peu plus longtemps, j’aime imaginer qu’il se serait finalement tourné vers l’animation, au moins pour un temps, combinant sa musique, son langage et ses dessins en une mouvance peut-être plus facilement acceptable pour les honneurs et les cadres, mais qui aurait ouvert les vannes afin que ses messages attaquent les foules. Quelque chose d’équivalent au Thank You Masked Man de Lenny Bruce, une arme ingénieuse qui lui aurait permis de répandre ses tirades célestes sur le monde, sans que le marteau de la censure ne vienne l’écraser.

Si Jean-Michel Basquiat avait survécu aux temps qui l’ont finalement emporté loin de ce monde, qui sait ce qu’il aurait été capable de faire. Les possibilités sont infinies. Rien ne peut remplacer la chaleur et l’immédiateté de la poésie de Basquiat, ni les questions et les vérités définitives qu’il transmettait. La musique, belle et dérangeante, de ses peintures, la cacophonie de son silence, prenant nos sens d’assaut, résonneront bien au-delà de nos respirations. Basquiat était, Basquiat est musique… primitive et féroce."

Un portrait croisé (signé Ruth Brandon) retraçant les destins si différents de Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal et de Helena Rubinstein.

Ils ne se sont jamais rencontrés. Et pourtant, ils ont fait leurs premiers pas en 1909 et sont l’origine de deux empires majeurs de l’industrie cosmétique.

Alors que Helena fuit son ghetto cracovien pour ouvrir son premier salon de beauté en Australie et concocter ses crèmes à la graisse de laine aux vertus miraculeuses dans son arrière-boutique, Eugène Schueller profite de sa formation de chimiste pour élaborer des colorations capillaires indolores dans sa petite chambre qui lui sert de laboratoire. La formule enfin mise au point (et non sans défauts mais la ténacité de Schueller paiera), ce dernier fonde la société L’Oréal en 1909 pour commercialiser ses produits. Deux versions expliquent la raison de ce nom. Il se serait inspiré d’une coiffure très en vogue à l’époque baptisée L’Auréole (et le nom est assez parlant) et de la contraction de Aurore Boréale. Quand on pense à l’empire que représente aujourd’hui L’Oréal, on a bien du mal à croire que son fondateur ait commencé par de simples colorations !

Mais comme l’explique bien l’auteure, Eugène Schueller a une vision bien précise de l’entreprise mais également de la place minime accordée aux femmes dans la société, qui se doivent de rester au foyer. Et il a su imposer son flair et son sens des affaires à la firme multinationale qu’est aujourd’hui L’Oréal. Il aurait très bien pu faire fortune dans un autre domaine que les cosmétiques et a d’ailleurs été propriétaire des usines Monsavon et Valentine, spécialisée dans la peinture.

A l’inverse, Helena Rubinstein voit vraiment dans les cosmétiques et dans son entreprise familiale les moyens de sa propre libération.  Ils représentent pour les femmes une source de plaisir et d’assurance et marquent leur indépendance à une époque où elles ne l’étaient encore que trop peu. L’auteure par des digressions historiques, nous rappelle ainsi la mauvaise réputation qu’entretenaient la gent masculine au XIXème siècle vis-à-vis des cosmétiques et du maquillage, qu’ils considéraient comme réservés aux prostituées et aux comédiennes, chose que bien entendu, Helena Rubinstein récusait fermement. Aujourd’hui, l’idée a bien fait son chemin dans nos moeurs et on ne compte plus les marques de cosmétiques et de maquillage tant elles sont nombreuses sur cet impitoyable marché !

En dehors de l’industrie cosmétique elle-même, Ruth Brandon consacre par ailleurs plusieurs chapitres aux dérives collaborationnistes de Schueller pendant la Seconde Guerre mondiale et aux démêlés que rencontra L’Oréal avec la justice à la fin des années 80. L’histoire voudra ainsi que Helena Rubinstein croise de manière posthume le destin de L’Oréal qui rachètera sa marque, une vingtaine d’années après sa mort. Les origines juives de cette dernière ne seront d’ailleurs pas sans conséquences dans les "affaires" du groupe.

S’il semble que la victoire (économique ?) revienne à Schueller dans cette "Guerre de la Beauté", Helena Rubinstein aura eu le mérite avec ses consoeurs, Elizabeth Arden, Estée Lauder, Anita Roddick (fondatrice de Beauty Shop) de signer l’acte d’indépendance des femmes dans la société et dans la conduite des affaires, même si malheureusement, ces entreprises sont  aujourd’hui, majoritairement aux mains des hommes.

Au delà de ces destins croisés, Ruth Brandon pousse l’analyse plus loin et nous invite dans les dernières pages à repenser notre rapport au corps compte tenu de la pression qu’exerce aujourd’hui les cosmétiques dans notre quotidien. Alors que la chirurgie esthétique a gagné ses lettres de noblesse, les industries de la beauté surfent sur cette tendance et entendent même concurrencer le "bistouri" en nous proposant des formules de jouvence digne du plus poussé des liftings ! Il n’est pourtant pas sans rappeler que cosmétique signifie également "superficiel, qui n’agit pas en profondeur"… même si cela ne doit pas nous empêcher pas d’y croire et c’est d’ailleurs ce qu’Helena Rubinstein s’évertuait à répondre lorsqu’on la questionnait sur l’efficacité de ses crèmes.

L’univers des cosmétiques serait-il donc l’apanage de l’effet placebo ?! Il est vraisemblablement à l’image de notre société qui se refuse de vieillir en prônant la jeunesse éternelle, signe d’une beauté préservée à tout prix.

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